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Le Dix de Trèfle
Blog de gaymeuse, rôliste, fan de jeux vidéo autant que de jeux de société. Et peut-être future auteure.
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Blog | 30.03.2012 - 15 h 02 | 4 COMMENTAIRES
L’As et le Neuf.

Brouillon pour un de mes projets.

L’histoire est initialement écrite du point de vue du frère, enquêteur sur les traces de crimes en série (où l’assassin assimile ses victimes à des cartes). Il m’arrive de faire quelques exercices en changeant de point de vue. Il s’agit réellement d’un travail sur les caractères des personnages.

J’ai volontairement retiré les prénoms et déterminé un moment de « pause » dans le récit. 

Je l’observais depuis quelques instants. Ses doigts effectuaient des gestes subtils, la poignée de sa main, gracieuse, traçait des courbes sur la toile. J’aimais la regarder, constater le contraste affligeant, celui de ses doigts meurtris et de ses mouvements dignes. Elle aurait été magnifique, en bourgeoise portant de beaux vêtements. Mais elle n’acceptait pas mes cadeaux. Je peinais à comprendre ses refus.

Elle recueillait, doucement, de la peinture. Elle redressa la tête, vivement, pour fixer sa toile. L’homme blessé qui y figurait avait quelque chose d’infiniment pathétique. La douleur se lisait sur ses traits, le rouge de son sang était la seule couleur vive de la mise en scène. Elle n’avait pas terminé son oeuvre, mais, déjà, j’y sentais une force réelle.

« J’aime beaucoup. »

Elle se tourna vers moi, comme si elle venait de se souvenir de ma présence. Il y avait toujours, dans son regard, une lueur particulière quand elle me fixait. Je lui souris, constatant une rougeur sur ses joues.

« Merci… Merci… »

Je fermai les yeux. Depuis toujours, elle était là pour moi. Ses parents servaient les miens, mais, à la mort de ma mère, mon père les avait jetés de notre demeure. J’avais gardé quelques contacts avec elle, suffisamment pour voir son dépérissement, apprendre la mort de ses parents, causée par le manque de nourriture. Affamée, elle avait participé à la Révolution avec mon frère. Ils s’étaient rapprochés, lui voyait là un moyen de s’opposer à notre père. J’avais eu peur, très peur, lors de la prise de la Bastille.

Puis, elle et moi frère eurent une relation plus… intime. Je me laissais marier par mon père avec un bourgeois, un pauvre petit bourgeois souhaitant profiter de notre nom, autant que mon père pouvait désirer sa richesse. L’aimais-je réellement ? Avais-je une simple forme d’affection pour cet homme ? De loin, je remarquais la passion dévorante de mon frère avec cette femme du peuple, à quel point il pouvait se servir d’elle. A quel point cela pouvait être paradoxal que mon frère soit avec elle. Mon frère, ce misogyne, son arrogance et son orgueil. Mon frère, avec une demoiselle qui n’avait rien. Rien que les vêtements qu’elle pouvait bien trouver dans les poubelles et rapiécer.

C’était une passion. J’avais toujours haï les passionnés, ces êtres qui se brûlaient, qui laissaient tout s’évaporer en un court instant. Qui, peu de temps après le sexe, avaient l’air de quitter l’ivresse, défaits. Et ils furent défaits.

La suite ? Elle s’était rapprochée de moi, toujours davantage. Mon père et mon mari morts, je l’avais invitée dans ma demeure. Elle venait tous les jours, ou presque, chez moi. Elle était frappante, si égale à elle-même, à son monde. Elle ne savait pas écrire, mais elle peignait des oeuvres qui me laissaient pantelante. J’avais remarqué, quelques temps auparavant, que son regard s’attardait sur moi. Depuis quelques temps, il était plus vibrant, plus attentif. Elle voyait de temps à autres mon frère, parce que c’était mon frère. Elle prenait leurs parties fines pour des actes de révolte contre son statut de femme. Lui appréciait sa façon de lui faire l’amour, et plus encore ce nouveau détachement entre eux. Le sexe, juste pour le sexe, pour le plaisir.

Mais elle continuait d’avoir une lueur dans le regard en m’observant. Et ses yeux verts, ses beaux yeux verts, peuplaient mes rêves. Elle était une révolution à elle seule, et, depuis notre rapprochement, elle avait engrangé une révolte dans mon pauvre coeur. Je ne savais plus qui j’étais, ni pourquoi je me laissais troubler par le regard d’une femme. Elle n’avait ni argent, ni savoir, se contentait d’une rage sourde et d’une créativité à toute épreuve. Qu’ils s’étouffent dans leurs orgueils, ces artistes de la capitale, avec leurs tendances et leurs mouvements. L’art le plus pur venait d’une femme qui ne possédait rien.

Rien que ce que je pouvais lui offrir, pour lui permettre de vivre et de créer. Je me levais, ma longue robe bruissant sur le sol. Je m’approchais pour me poster derrière son épaule. Perturbée, elle se tourna de nouveau vers moi. Un Trèfle rougissait sa joue. Au dessus de son oeil, le 9 formait une bien étrange cicatrice. Sur mon visage, le A et le Pique leur répondait. Nous avions nos blessures de guerre. Nos batailles contre l’inconnu, pour la vérité. Un fou, un malade faisait de nous des cartes. Nous devions vivre avec.

« Saisis-tu la portée de tes traits sur ce tableau ? C’est réellement magnifique.
-Je… tu sais…
-Pas de fausse modestie, s’il te plaît, le Neuf de Trèfle. »

Elle se mordit doucement la lèvre. Ses doigts, tâchés de peinture, m’envoûtaient. Je frémis. Sa proximité ne me laissait pas indifférente. Elle me sourit.

« Tu sais… peut-être que je pourrais vendre mes toiles. Peut-être que je pourrais devenir une artiste riche. Vivre par moi-même. Nous laisserions tout le reste de côté. Je…
-Attends…
-Non. Tu as raison, je suis douée, au moins pour ça ! Viens ! Viens avec moi. Laissons de côté toutes ces horreurs, tout ce jeu sanglant ! Partons à la campagne. « 

J’avais envie de lui dire oui. J’avais envie de fuir, et de ne plus avoir qu’elle auprès de moi. Mais, autre chose, en mon sein, m’appelait à maîtriser cette passion. Je ne voulais pas me livrer. Je la voulais, oui, toute entière, dédiée à mes moindres désirs. Mais je ne souhaitais rien lui offrir en échange. Viens, le Neuf de Trèfle, mais tu n’obtiendras rien. Ou alors, prends-moi sans attendre.

Son regard cilla face à mon silence. Je sentais son agacement. Elle constata :

« Tu ne veux pas quitter ta demeure et tes richesses.
-Je ne peux pas me permettre.
-On peut vivre, tu sais, sans rien posséder. On peut vivre sur les routes, on peut se révolter. Il n’y a pas besoin de tes robes en soie pour vivre. Pas besoin de beaux meubles et d’une demeure immense.
-Arrête. Arrête avant de dire quelque chose qui me déplairait.
-Et si j’avais envie de te déplaire, un peu. »

Mon regard se plongea dans le sien, accusateur. Me déplaire ? A moi ? Je me penchais un peu vers elle, comme un vainqueur qui oserait un premier pas dans une ville conquise. Qu’elle ose seulement se rebeller, et je tomberais sous son charme. Qu’elle se laisse faire, et je la garderais au creux de ma main, comme un animal blessé que j’enfermerais dans mon coeur. Je n’étais plus une femme faible, je n’étais plus une paire de seins à donner à un bon parti. J’étais libre. Elle s’était battue pour d’autres libertés que les miennes, mais je tenais à mes acquis.

« Tu n’oseras jamais. »

Et j’approchais, sans le moindre doute, mon visage du sien. Je notais sa rougeur, son regard perturbé. Un bruit mit fin à mon avancée. La porte de l’entrée claqua. Je me redressai. Mon frère était là, dans sa pose d’orgueil et de puissance. Il posa son regard sur le Neuf de Trèfle. J’y lus l’assurance du vainqueur dans un pays conquis.

Il devint mon rival. Nous désirions l’âme d’une même femme.

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Je suis curieuse, attentive, là pour apprendre, pour m'exprimer aussi. J'ai la tête pleine de verbes sympas, comme : découvrir, rencontrer, échanger, partager, écrire. Envie de les appliquer ici. Voici ma présentation sur le blog de la communauté pour les curieux : http://blogdelacommunaute.yagg.com/2011/09/05/keela-yaggeuse-de-la-semaine/
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LES réactions (4)
L’As et le Neuf.
  • Par Red 03 avr 2012 - 15 H 17
    Avatar de Red

    C’est génial, c’est génial ! J’aime tout, l’univers, l’ambiance, le style, j’adore. Je veux le lire en entier. En format roman papier. Quand est-ce qu’on te publie hein?! Grr, pendant ce temps y a des gens qui te demandent de trouver le mouton à 5 pattes pour poser ><"

     
  • Par Juls© 30 mar 2012 - 20 H 27
    Avatar de Juls©

    J’adore ! J’espère qu’on aura la suite ! :D

     
  • Par nenet 30 mar 2012 - 19 H 15
    Avatar de nenet

    :D :D

     
  • Par GoldenM 30 mar 2012 - 15 H 52
    Avatar de GoldenM

    Oooouuuh, je suis très fan de ce début ! On aura le droit à la suite ? :)

     
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