Bien sûr, je comptais vous faire un article pour le jeu du vendredi. Je l'avais même préparé, il est là, en brouillon.
Parfois, les choses ne correspondent pas à ce à quoi l'on s'attendait.
J'étais en train de préparer les petits fours pour Noël – car, cette année, c'est mon rôle – quand le téléphone de mon frère a sonné. Peu m'importait, jusqu'à ce qu'il me tende son portable. Prendre un iPhone quand on a les mains pleines de pâte à muffin foie gras / pain d'épice, ce n'est pas évident. Mais j'ai fini par récupérer la ligne.
J'entends la voix de mon père. Etrange, pleine d'émotion. Mon père, je ne le connais pas. Ou très peu. Assez pour le voir une fois tous le trois mois. Assez pour savoir que notre relation est ténue. Nos caractères et nos visions de la vie sont assez éloignées. Ou peut-être sommes-nous, au contraire, trop proches. Quand j'ai terminé d'écrire mon premier roman (que je n'ai toujours pas corrigé, mh), j'ai donné une version papier à chacun de mes parents. Je savais parfaitement que ce n'était pas le genre de choses qu'ils appréciaient lire. Ma mère n'a lu qu'une page. Mon père a tout lu, et, en plus de trouver ça intéressant, peut se vanter de m'avoir fait le retour le plus complet et le plus précis de ceux que j'aie eus. Il me surprend, parfois, s'approche terriblement de moi.
Mon père, c'est l'inconnu avec lequel je suis intime.
L'entendre me fait un peu sourire. Cela me fait plaisir qu'il pense à moi. Mais cette fois, c'était autre chose. Il me raconte qu'il est entré en dépression, qu'il était mal. Et me demande si, même si Noël a été annulé de son côté de la famille, on peut passer le repas du 25 ensemble. J'accepte, bien sûr. Je discute avec lui. « Dépression », c'est un mot étrange. Il me donne l'arrière-goût amer, celui qui vous vient quand vous sentez que quelqu'un vit la même chose que vous. Sans que ce soit tout à fait pareil, car, voilà, c'est une dépression.
Je raccroche. Sur le fond d'écran, mon frère est au fond d'une poubelle et un de ses amis le tire par les pieds. La rupture entre l'iPhone et la conversation téléphonique me brusque un peu.
Je descends au rez-de-chaussée. Ça rigole, ça vit. La famille est venue à la maison pour Noël. La famille maternelle. Mes parents sont divorcés depuis ce qui me semble être une éternité. Je n'ai aucune image d'eux, heureux et ensemble à la fois. Ma mère s'amuse avec son époux, ils me prennent à partie, me demandent si, par hasard, je ne voudrais pas aussi faire le plat de Noël. Je refuse. Je veux bien participer à la cuisine, mais pas tout faire. Je ne suis pas croyante, mais pour moi, ce jour est une occasion de passer du moment tous ensemble.
Ma mère grogne un peu. Elle m'explique, elle voudrait voir un « gourou ». Je fronce un peu les sourcils. Elle dit avoir des choses à lui demander. Que les plus âgés soient en bonne santé. Que mon frère ait du travail. Que les problèmes d'argents de certains s'effacent...
« Que tu tombes amoureuse, Chaton.
-Pourquoi ? C'est pas aussi important que le reste.
-Si, je trouve. Tu n'es pas amoureuse.
-Ça ne m'empêche pas de vivre, de m'amuser, tu sais. Bien sûr que j'aimerais avoir quelqu'un dans ma vie. Mais vraiment, là, je vais bien. »
Je vois à son regard qu'elle n'est pas persuadée. Elle me parle d'une certaine chanteuse, remarquant, soudainement, que je la suis depuis une éternité. Je souris. Un peu. La veille, elle m'avait parlé d'hommes. C'est la première fois qu'elle me demande si une femme m'intéresse (même si, bon, elle a de l'ambition pour moi). C'est une victoire en soit, car je sais que mon coming out, si elle l'a entendu et qu'elle n'a fait aucun coup d'éclat, elle a du mal à l'accepter.
Alors, dans la confidence, je lui ai annoncé que mon père m'avait parlé de ce moment difficile qu'il vivait. Elle a éclaté de rire.
Quand mes parents ont divorcé, je suis partie avec ma mère. Je l'ai vue pleurer. Je l'ai vue souffrir. A tel point que, parfois, j'ai été en colère contre mon père. Cela fait peu de temps que je connais le point de vue de mon père sur leur séparation. Mais peu importait. Ce rire de ma mère, je l'ai trouvé cruel. Je lui ai dit. Je lui ai expliqué que même si mon père lui avait fait du mal, il était anormal de rire de sa peine devant moi. Elle a voulu appeler mon père. « Juste pour lui dire à quel point je suis heureuse avec mon époux. »
J'ai pris son téléphone portable. Avant elle. Je l'ai regardée droit dans les yeux. J'ai fait face à ma mère. Droite. Posée. Pour lui dire non.
Pour la première fois de ma vie, j'ai protégé mon père. Cet espèce de héros lointain, cet homme terriblement fier, qui se cache derrière sa gloire et son haut statut. C'est quand il n'est plus inexpugnable, qu'il parvient à me toucher.
Post-Scriptum : Vous excuserez, j'espère, l'absence du jeu du vendredi.